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LE DESTIN DES HUDSON
Tome 1 : Les secrets d'Oliver

Prologue

 

Jude Hudson 

Je contemplai le compteur du taxi que j’avais pris en sortant du ferry et qui m’avait menée sur l’île de Wight au Royaume-Uni. Celui qui m’éloignait de la France. De chez moi, ou du moins, des ruines qu’il subsistait de mon foyer.

Ma maison, mes affaires, mon père, tout avait été emporté à jamais dans les flammes.

Je sentais encore cette odeur de fumée entêtante et, pourtant, dans l’habitacle de la voiture flottait seulement un parfum de lavande.

— Tout va bien ?

Mon oncle Oliver semblait inquiet. Son doux regard me scrutait derrière ses lunettes rectangulaires. Habillé de son éternelle chemise beige et d’un pantalon marron en tweed, il possédait une apparence clairement démodée. La cravate bordeaux mal ajustée qui pendait sur sa poitrine n’aidait en rien. Quant à ses cheveux châtains, ils partaient dans tous les sens, quand bien même il ne cessait d’y passer une main pour tenter de les recoiffer.

— Ça n’ira plus jamais bien, oncle Oliver.

Peut-être allait-il trouver ça exagéré, mais, à ce moment précis, c’était ce que je ressentais.

À partir de maintenant, je vivrais chez lui. Du moins, en avions-nous convenu ainsi. Il représentait désormais ma seule famille. Enfin… c’était ce que je pensais jusqu’à hier soir.

Oliver m’avait amenée dans le restaurant de l’hôtel, et alors que le plat que je n’allais pas toucher venait d’arriver devant moi, il m’avait demandé de l’écouter religieusement. Ses mots m’étaient parvenus, mais je n’y avais guère prêté attention, trop envahie par ma peine. Du moins, jusqu’à ce que ses lèvres se mettent à bouger pour m’annoncer que j’avais un frère. Cette déclaration sans aucun sens avait réussi à détruire le brouillard qui recouvrait mes pensées. Un courant électrique avait parcouru mon corps, me laissant interdite. Puis l’étonnement et la colère, se mêlant à la tristesse ancrée en moi, m’avaient submergée.

Le taxi s’arrêta, et Oliver tendit quelques billets au chauffeur. Je sortis sans un mot et les entendis faire de même. Quelques secondes plus tard, j’observais mon oncle récupérer ma valise. Je voulais faire demi-tour, retourner dans le véhicule et m’en aller. Mais je savais que c’était impossible.

Le moteur de la voiture rugit, de la fumée jaillit du pot d’échappement, et le taxi s’éloigna. Nous étions de nouveau seuls, avec mon bagage contenant les quelques affaires que j’étais parvenue à sauver, devant une bâtisse bien trop grande.

Je levai les yeux sur l’édifice me surplombant. Le château de Norris était un bâtiment datant du XVIIe siècle où étaient passés ducs, duchesses et princesses. Maintenant, c’était moi, Jude Hudson, orpheline de dix-huit ans totalement paumée, qui allait y demeurer. Cela n’avait aucun sens.

— Ça paraît impressionnant comme ça, mais tu verras, tu finiras par te sentir chez toi, me rassura mon oncle.

Le pensait-il réellement ? Imaginait-il que je parviendrais à passer outre le désespoir qui m’accablait ? J’avais envie d’y croire, mais je n’y arrivais pas.

Je m’approchai de la porte d’entrée, le cœur battant à tout rompre. Une larme roula sur ma joue, rejoignant celles qui l’avaient précédée dans le ferry. Pour quelle raison pleurais-je ? La mort de mon père ? Le déménagement ? Ou bien à cause de la peur de ce que j’allais découvrir en ouvrant cette porte ? De l’impact que ça allait avoir sur ma vie, mon histoire, et tous mes souvenirs d’enfance ?

— Je sais que c’est un moment particulier pour toi, fit mon oncle, mais dis-toi que pour lui non plus, ça ne sera pas si facile.

Si j’entendais ses mots, je ne les intégrais pas totalement. Je restai là, tout en étant consciente que je ne pouvais plus faire marche arrière. Un seul choix s’offrait à moi. Je posai ma main sur la poignée et ouvris la porte. Celle qui menait à mon futur incertain.

 

***

 

Chris Hudson

Combien de temps me restait-il avant qu’elle n’entre ? Combien de minutes avais-je encore pour me voiler la face et continuer à ne pas croire à cette histoire ? Car, non, je n’y croyais pas. C’était impossible. Pourquoi m’aurait-on menti tout ce temps ?

Assis sur les marches qui menaient à l’étage, face à la porte d’entrée, j’attendais. Depuis que mon oncle m’avait téléphoné hier soir, je me trouvais dans un état second. Il m’avait révélé que tout mon passé n’était qu’une illusion. Ainsi ma propre mère m’avait élevé dans le mensonge, mon père n’était pas mort quand j’étais petit, et je possédais une famille quelque part. Tant d’informations difficiles à intégrer. J’avais pensé à une blague, mais ce n’était pas le genre de mon oncle. Cela faisait trois ans que nous vivions ensemble, je savais reconnaître quand il me taquinait. Avec un ton particulièrement sérieux, il m’avait demandé de fournir des efforts avant de m’annoncer qu’il rentrait aujourd’hui. Avec elle.

Comment allait-elle réagir ? Comment était-elle ? Et moi, qu’allais-je faire ? J’en voulais à la terre entière, même à cette fille que je n’avais jamais vue. Elle n’aurait pas dû arriver comme ça dans ma vie. Elle n’aurait tout simplement pas dû exister.

Je souhaitais tant faire abstraction de ce que je venais d’apprendre, tenter d’oublier, faire comme si rien n’avait changé.Mais, dorénavant, elle serait là tous les jours, tout le temps, et sa présence me rappellerait indéniablement ma souffrance.

La porte s’ouvrit, et elle entra avec une valise à roulettes. Mon regard resta fixé sur ses bagages, j’avais bien trop peur de ce que j’allais découvrir en levant les yeux.

Elle s’avança vers moi. Mon oncle la suivait et ferma le battant derrière eux.

Ma poitrine se serra.

Même lui, que j’avais souvent considéré comme un père, m’avait menti. Parviendrais-je encore à le regarder en face ?

Le silence s’étira, et la curiosité finit par me pousser à bouger. Mes prunelles se posèrent sur elle et mon cœur s’emballa. Je me pris à scruter le moindre détail de son visage, de ses cheveux ou de son regard. Tout m’était familier, mais ce n’était pas étonnant, je voyais ces traits quasiment tous les jours dans le miroir, à quelques différences près.

Ses yeux rouges et gonflés me contemplaient avec intensité. Avait-elle passé son voyage à pleurer ? Elle était là, droite comme un i, à m’observer, et je ne bougeais pas. Notre oncle brisa le silence et nous invita à rejoindre le salon, mais nous ne fîmes aucun mouvement. J’aurais pu demeurer ainsi toute ma vie.

Pendant de longues minutes, nous restâmes figés, jusqu’à ce qu’elle fasse un nouveau pas vers moi. Soudain, une alarme se déclencha dans ma tête. C’était trop rapide, c’était trop dur, et je n’étais pas prêt.

Alors, je fuis.

Je montai les marches deux à deux et courus m’enfermer dans la salle de bain. Je m’adossai au mur et croisai mon reflet dans le miroir. Mes yeux verts, en amande, pénétrants et vifs, mes cheveux bruns, ma peau claire et mon nez légèrement retroussé, tout me la rappellerait, à présent. Ma mâchoire était peut-être un peu plus carrée, ma bouche moins pulpeuse, mes sourcils non épilés, et percés en plus de ça, mais ce n’étaient que des détails. Fini de se voiler la face, fini de croire à une blague. La vérité se trouvait devant moi, et plus rien ne pourrait l’effacer.

 

 

1

Jude

Trois mois plus tard.

Était-il possible de paraître moins réveillé que moi ? J’en doutais fortement. Depuis mon arrivée dans ce château maudit, je ne parvenais pas à faire une nuit complète. Les portes qui grinçaient, les craquements, les courants d’air froids impromptus, rien ne me mettait dans de bonnes conditions. Oncle Oliver n’aurait-il pas pu habiter dans une ferme ou même dans un appartement ? Je me serais contentée de peu d’espace tant que c’était accueillant.

Chris débarqua en coup de vent dans la cuisine. Il attrapa un jus de fruits dans le réfrigérateur avant de repartir aussi vite qu’il était arrivé. Je soupirai tout en avalant la dernière bouchée de mon pain au lait, attablée à l’îlot. Bonjour, Chris ! Oui, ça va bien, et toi ?

Blasée, je me levai, enfilai ma veste puis mon sac à bandoulière et m’en allai pour une autre interminable journée de cours.

Comme tous les matins, je montai dans le bus et m’installai devant. Dans le rétroviseur, j’observai mon jumeau s’asseoir au fond.

Mon frère jumeau… J’avais encore du mal à m’y faire.

L’unique mot qui tournait en boucle dans ma tête ces derniers mois était : pourquoi ? Pourquoi ces mensonges ? Pourquoi nous avoir séparés, nous avoir caché l’existence de l’autre ? Mon oncle n’avait eu aucune réponse à me donner. Il ne cessait de répéter que c’était le choix de nos parents et qu’ils étaient les seuls à en connaître les raisons. Et vu qu’ils étaient morts tous les deux, autant dire que je n’étais pas beaucoup plus avancée. Allais-je rester avec mes interrogations toute ma vie ? Cela me mettait dans une colère noire. Il n’avait pas été difficile de me passer de mère pendant des années. Mon père m’avait déclaré qu’elle ne voulait pas d’un mari et d’une enfant en travers de sa carrière professionnelle. Sauf que, maintenant, je savais que Chris avait vécu avec elle. Alors, où se trouvait la vérité ?

Je captai un mouvement dans le rétroviseur. Chris m’observait, impassible. C’était le seul contact que nous avions depuis mon arrivée, des regards. Il n’avait jamais cherché à me parler. Au début, j’avais fait des tentatives avant de décider d’arrêter les frais après de nombreux rejets. Ce silence pesant régnait donc entre nous chaque jour.

Voilà où on en était. Je n’avais plus ni mère ni père, et j’avais gagné un frère qui ne voulait pas de moi ! La grande vie !

Le bus s’immobilisa. Comme d’habitude, tout le monde me bouscula lors de ma descente. Tentant de garder mon calme, je me faufilai entre les lycéens, m’avançai entre les arbres et allai m’asseoir au pied de l’un d’eux avant d’expirer profondément.

Mon arrivée n’avait pas été un événement. En fait, presque personne n’avait fait attention à moi, comme si j’avais été invisible. Les rares qui avaient osé lancer à la cantonade que j’étais la sœur « d’Hudson » s’étaient pris un coup de poing du concerné. Vraisemblablement, mon frère était un bagarreur, et nous n’avions clairement pas ça en commun.

Venir ici tous les jours m’oppressait. Avant, je vivais à Paris, et j’y étudiais. Si j’avais espéré qu’arriver dans cette ville avant la rentrée scolaire aurait facilité le changement, j’avais vite constaté que j’éprouvais des difficultés pour tout assimiler. Le programme était différent entre les deux pays. Heureusement, je ne possédais aucun problème avec la langue, mon père ayant insisté pour que j’apprenne l’anglais dès mes premiers mots. Il ne cessait de répéter que ce serait important pour mon avenir. Savait-il que je finirais en Angleterre ?

Je soupirai à cette question qui ne trouverait aucune réponse, puis fermai ma veste. Un courant d’air glacial fit virevolter mes cheveux et un frisson me parcourut l’échine. Mon regard se posa sur le ciel. D’énormes nuages gris se rapprochaient. Était-ce le début d’une tempête ? Il ne manquait plus que ça…

Je me relevai pour me mettre à l’abri. Dans une telle situation, un tronc d’arbre n’était pas le meilleur des boucliers, et s’il me tombait dessus, ça ferait encore un Hudson en moins.

Un rire nerveux secoua ma poitrine. Mon humour macabre était vraiment limite.

Je ne fus pas la seule à me réfugier sous le préau, un attroupement d’élèves convergeait dans la même direction que moi. Tout le monde observait le ciel capricieux, celui-ci donnait la drôle d’impression de se rapprocher de nous comme s’il allait nous engloutir d’une seconde à l’autre. Dans la foule, je ne vis que des têtes habituelles, du moins jusqu’à ce que mon regard se pose sur lui.

L’homme semblait avoir la trentaine, peut-être plus. Mais ce n’était pas seulement son âge qui creusait un fossé entre lui et nous, mais plutôt ses iris totalement blancs. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Portait-il des lentilles ?

Au fil des secondes, les autres élèves prirent conscience de sa présence. Quelques cris surpris s’élevèrent, et des personnes reculèrent, déstabilisées par son regard perturbant.

L’homme se mit à bouger avec lenteur et ses yeux me trouvèrent alors pour ne plus me lâcher. Un rictus mauvais barra ses lèvres, et tout en moi me hurla de partir.

Je tentai de m’éloigner, mais la foule stoïque à mes côtés m’en empêcha.

Je me tournai vers mon ennemi et soudain, une silhouette se positionna entre lui et nous.

De dos, je ne voyais de mon bouclier humain que sa veste noire qui lui tombait à mi-cuisses et ses cheveux sombres coupés courts.

— Fuis, Jude ! hurla-t-il sans faire un geste.

Qui était-il ? Comment connaissait-il mon prénom ? L’homme blond lui sauta dessus et ensemble ils roulèrent à quelques mètres de moi. Je ne pris pas le temps de compter les points et partis en courant vers l’établissement. Des bruits de bagarre me parvinrent, puis quelques secondes après, la détonation d’un coup de feu.

Mon cœur rata un battement, je me retournai. L’homme aux vêtements sombres tomba à genoux. Je pus apercevoir son doux visage et son expression douloureuse. Des hurlements s’élevèrent de partout. Tous les élèves avaient été témoin de ce qui était arrivé, et nul doute que cela allait faire la une des journaux.

Le tireur se releva et se tourna vers moi avant de grogner.

Je ne savais pas d’où il sortait son arme, mais une chose était certaine, je devais me barrer d’ici !

Je repartis en courant vers l’école. Mon instinct de survie reprit le dessus sur mes pensées et m’emmena loin de lui, loin de celui qui désirait me trouer la peau ce jeudi matin. Mais qu’est-ce qu’il pouvait bien me vouloir ? Et qui était cet homme qui m’avait aidée ?

Dans un geste fracassant, j’ouvris la porte d’entrée du lycée, puis détalai dans le couloir qui me paraissait sans fin. Un coup d’œil derrière moi m’apprit que je n’étais pas suivie. Je ne ralentis pas pour autant et avançai jusqu’à la cafétéria. À cette heure-ci, elle était vide. Je me faufilai entre les tables et pénétrai dans les cuisines où je n’avais jamais posé un pied. Essayant de lutter contre la panique, je me glissai à l’abri du plan de travail, accroupie, mes bras entourant mes genoux. Je tentai de récupérer mon souffle, de retrouver mon calme, de ne plus songer à ces choses monstrueuses qui m’arriveraient si cet homme me mettait la main dessus.

Qui était-il ? À quel moment avait-il cru bon de débarquer dans un lycée pour tirer sur des gens ? Moi qui imaginais que ce genre de truc ne se produisait qu’en Amérique !

Les secondes s’égrenèrent alors que mes pensées tournaient à mille à l’heure. J’ignorai depuis combien de temps j’attendais. Trente minutes, ou juste cinq ? Le silence était de mise, aucun bruit ne me parvenait de l’extérieur. Cela m’inquiétait. Ne devrait-il pas y avoir un grand remue-ménage normalement ? Quelqu’un venait quand même de se faire tirer dessus ! Peut-être même cette personne était-elle morte ! Pourquoi n’avais-je pas entendu les sirènes de police ? Où diable se trouvaient les forces de l’ordre ?

Je restais ainsi, accroupie contre l’îlot, patientant. Les minutes passèrent et s’étirèrent. Je ne pouvais décemment pas attendre indéfiniment ! Il allait bien falloir que je sorte d’ici un jour, au moins pour voir où en était la situation.

Prenant mon courage à deux mains, je me relevai, vacillante. Mais avant que ma tête ne soit totalement à découvert, je me rassis brusquement. Des bruits de pas ! Un frisson remonta le long de mon dos, je fermai mes poings pour que mes doigts arrêtent de trembler et apaisai ma respiration pour être la plus silencieuse possible.

Je tendis l’oreille, mais aucun son ne me parvint.

— Jude ?

Une main se plaqua contre ma bouche alors que j’allais me mettre à hurler.

— C’est moi, Jude, calme-toi !

J’avais tellement peu entendu cette voix dans ma vie qu’il me fallut un moment pour intégrer que c’était celle de Chris. Il se cacha tout comme moi derrière le plan de travail de la cuisine.

— Qu’est-ce que tu…

Il m’ordonna le silence, un doigt sur ses lèvres. Puis m’intima d’un geste d’écouter. À part ma respiration saccadée, je ne percevais pas grand-chose. Chris, lui, fixait le sol patiemment, et je me demandai comment il parvenait à rester aussi détendu.

Soudain, la vitre de la cafétéria se brisa en mille morceaux. Les éclats de verre rebondirent sur le linoléum, et l’angoisse me serra de nouveau la gorge. J’allais passer l’arme à gauche, c’était officiel. Certes, je n’étais plus seule, mais cela faisait-il une différence ? Il n’y avait que le résultat final qui changeait. Au lieu d’être l’unique personne à périr, on allait clamser tous les deux dans les cuisines d’une cafétéria. Une mort peu glorieuse !

Notre assassin ne prit pas la peine d’être silencieux. Il s’approcha de nous au même rythme que les battements de mon cœur : beaucoup trop vite.

Chris releva la tête, il tenait son poing droit serré contre son genou, mais son visage était calme. Il ne me jeta aucun regard, comme si je n’étais pas là, avec lui. Dans notre angle de vision, le bout des chaussures de notre adversaire apparut. L’arme pendait devant notre nez. Chris l’analysa avec une grande attention et avant même que je ne comprenne son geste, mon jumeau saisit le bras de notre assaillant, puis le lui tordit. Un craquement sordide plus tard, l’arme tomba à terre. L’homme regarda Chris avec une expression meurtrière sur le visage, tandis que j’observais en spectatrice. Les deux garçons se mirent à se battre, le type était plus petit, mais sa rage, ou peut-être l’adrénaline faisaient qu’il ne semblait pas sentir la douleur. Il continuait de se servir de son bras, alors que celui-ci était dans un état pitoyable.

Ils avancèrent dans les cuisines. Chris évita pas mal de coups, mais pas tous. Du sang était apparu aux commissures de ses lèvres et sur son arcade sourcilière. Pour autant, mon jumeau ne se démontait pas. Il s’approcha tout à coup des piles de vaisselle. Quand l’homme aux yeux blancs arriva à sa hauteur, il le saisit par les cheveux et plongea sa tête dedans. Il y eut un bruit de casse, une assiette sûrement, à moins que ce ne soit le son d’un crâne brisé. L’adversaire eut un temps de flottement durant lequel Chris courut vers moi, me prit par la main et m’emmena loin d’ici.

Nous empruntâmes à nouveau la porte de la cafétéria, puis nous sortîmes de l’établissement. Ma gorge me brûlait à force de haleter. Mes jambes tremblaient et je faisais mon maximum pour ne pas tomber.

Je me retournai un instant et vis l’homme à nos trousses. Son regard déterminé était braqué sur nous, tout comme son arme. À ce moment-là, étonnamment, mon unique pensée fut pour Chris. Je ne souhaitais pas qu’il meure. Je ne voulais pas qu’il y ait encore quelqu’un de cette foutue famille qui se volatilise. Je n’étais pas parvenue à protéger mon père, j’espérais que lui serait épargné. Après tout, mon oncle ne pouvait pas demeurer seul, nous étions tout ce qui lui restait.

Chris serra ma main.

Je tournai la tête vers lui et nos regards se rencontrèrent. Le vert de ses yeux, si semblables aux miens, me rassura. Détournant nos visages en même temps pour visualiser l’objet de notre mort certaine, nous nous figeâmes.

L’inconnu appuya sur la détente. La balle avança droit sur nous, mais comme au ralenti, le son du tir, quant à lui, ne me parvint jamais. Je n’eus même pas le temps de me demander ce qui se passait qu’un choc me percuta les côtes, et je m’écroulai à terre, m’étalant de tout mon long sur le corps de Chris. Au-dessus de nous, la balle reprit son chemin à toute vitesse avant de heurter un arbre. J’imaginais les dégâts qu’elle aurait faits si elle avait pénétré ma chair à la place de l’écorce.

J’entendis une plainte émaner de mon jumeau, je me retournai vers lui et vis son visage tuméfié. Je me sentis tout à coup redevable et un peu égoïste. Il s’était battu alors que j’étais restée dans mon coin sans rien faire. Mais ses yeux étaient braqués sur autre chose, parés d’une expression indéchiffrable. Je suivis la trajectoire de son regard et avisai trois silhouettes en train de nous rejoindre.

— Qui est-ce ? me demanda Chris.

Je plissai les paupières, essayant d’obtenir des détails pour me permettre de les identifier. Il y avait une femme et deux hommes. Les deux premiers m’étaient inconnus. Le troisième portait une veste noire, et je reconnus celui qui m’avait aidée.

Chris se leva. La jeune femme s’approcha de nous à petits pas rapides.

— Vous allez bien ? nous questionna-t-elle une fois qu’elle nous eut rejoints.

Si son style était des plus basique avec son jean et son pull, ses cheveux roses et sa frange en biais qui retombaient au-dessus de ses yeux bleus lui donnaient cependant un air déjanté. Juste derrière elle, les deux hommes s’occupaient de mettre hors d’état de nuire monsieur « je tire sur tout ce qui bouge ». L’homme à la veste noire avait posé sa main contre son épaule, sans doute là où la balle l’avait touché. Et si son visage était tendu, il n’exprimait pour autant aucun signe de douleur. Peut-être ne s’était-il pas fait tirer dessus, finalement… Celui qui l’accompagnait lui glissa quelques mots, puis se volatilisa soudain avec l’homme aux yeux blancs.

Je clignai des paupières plusieurs fois, regardant avec insistance l’endroit où ils se trouvaient quelques instants auparavant. Il ne restait que l’individu à la veste noire.

Je me tournai vers Chris dans l’espoir d’une quelconque réaction me prouvant que je n’étais pas folle. Peut-être étais-je réellement morte et que je me situais dorénavant dans un au-delà étrange. Cependant, mon jumeau avait lui aussi les yeux grands ouverts en une expression plus qu’abasourdie. J’en conclus donc que je ne rêvais pas.

Ils avaient disparu.

Là, comme ça. En une fraction de seconde.

— Vous allez bien ? nous répéta plus fortement la fille aux iris bleus. Evan, le tir a-t-il pu les rendre sourds ?

— Bordel, vous êtes qui ? lâcha Chris.

C’était peu délicat, mais globalement, ça résumait assez bien mes interrogations.

— Ce n’est ni l’endroit ni le moment de parler de ça, répondit l’inconnue.

— Ce n’était ni l’endroit ni le moment d’essayer de nous tuer, et pourtant, quelqu’un ne semblait pas au courant ! hurla Chris.

Un rire nerveux me secoua. Mon jumeau me contempla comme si j’étais une folle furieuse. L’étais-je ?

Soudain, l’homme qui s’était volatilisé réapparut devant nous. Il possédait la stature d’une armoire à glace, un visage carré, mais doux, et des yeux vairons. L’un était bleu vif, et l’autre marron cuivré. Un regard plus qu’étonnant et frappant. À ses côtés, nulle trace de celui qui avait voulu nous tuer.

— Evan, ramène-toi.

L’homme à la veste nous rejoignit. Ses prunelles noisette m’effleurèrent et j’aurais pu jurer y voir apparaître une lueur orange. Le plus costaud s’approcha de lui et posa sa main sur son épaule blessée. Une seconde plus tard, le premier sembla se détendre imperceptiblement.

— Partons, déclara-t-il. Nous ne devons pas discuter de tout ça ici.

Les autres acquiescèrent.

Perdue, je m’apprêtais à débiter un tas de paroles sans queue ni tête, mais la jeune femme à la crinière rose me prit la main, brisant mon élan. Puis elle attrapa celle de Chris. Celui-ci eut un geste de recul que l’armoire à glace stoppa d’un regard. Il nous engloba ensuite de ses bras costauds, et soudain, je sentis mes pieds quitter le sol.

— Non, mais bord…

Tout à coup, ce fut le trou noir.

 

 

 

 

2

Chris

Tout n’était que noirceur. Que cela soit dans mon esprit ou devant mes yeux.

Oppressé, je tentai de me défaire de la poigne du gros balourd. Je perçus un mouvement sur ma gauche, puis un filet de lumière apparut. Une porte venait de s’entrebâiller. L’homme aux yeux vairons passa la tête par l’embrasure de celle-ci, l’ouvrit totalement avant de nous inviter à sortir.

— Où sommes-nous ? interrogea Jude.

J’observai notre nouvel environnement et découvris une pièce octogonale, vide, menant par plusieurs portes à d’autres salles inconnues. L’endroit me disait vaguement quelque chose. Ou du moins, ses murs en lambris et cette odeur particulière de papier. Celle qui accompagnait toujours mon oncle quand il rentrait le soir.

— Nous sommes à la bibliothèque, compris-je.

Oliver était bouquiniste. Il bossait là en tant que bibliothécaire, mais exécutait aussi des travaux d’écriture et de recherche. Un grand passionné de littérature. Je n’étais venu ici qu’une ou deux fois, car ma présence semblait le déconcentrer.

— Nous devons parler à votre oncle, déclara l’armoire à glace

— Pour lui dire quoi ? dis-je, peu amène. Que ses neveux et nièces se sont fait attaquer par un fou aux yeux blancs et qu’ensuite trois gentilles bonnes fées les ont sauvés et les ont téléportés jusqu’ici ?

Moi-même, je n’arrivais pas à croire ce que je racontais, alors mon oncle…

Le grand gaillard me prit par les épaules et me regarda droit dans les yeux. J’avais envie de lui en coller une, mais je savais que je partais vaincu.

— Crois-moi, ton oncle ne prendra pas tout ça pour une blague. Premièrement, car cela n’en est pas une, et deuxièmement, parce que c’est lui qui nous a demandé de veiller sur vous.

— Comment ça, veiller sur nous ? s’enquit Jude.

— Il sera le mieux placé pour vous l’expliquer. Nous allons voir s’il se trouve dans la bibliothèque. Pour le moment, restez ici, on ne sait jamais ce qui rôde dans le coin, nous conseilla-t-il sans prendre le temps de nous donner plus de justification.

Il emprunta la porte d’en face, accompagné de ces deux acolytes, nous laissant en plan. Jude me regarda, attendant apparemment que je dise quelque chose, ce qui n’arriverait pas. J’avais l’impression de ne pas m’être réveillé ce matin et d’évoluer dans un rêve étrange. J’avais besoin que quelqu’un me pince, me frappe, quelque chose pour prendre conscience que tout cela n’était pas une invention de mon esprit. Pris d’un élan soudain, je donnai un coup de poing dans le mur, faisant sursauter ma jumelle. La douleur fulgurante qui s’ensuivit fut vive, mais pas autant que ma déception quand je me rendis compte qu’autour de moi, rien n’avait changé. Je devais me rendre à l’évidence, j’étais dans la réalité. Une sale réalité.

Je tournai sur moi-même pour regarder l’étroite pièce où ils nous avaient laissés. Il y avait trois portes : celle par laquelle nous étions sortis, celle qu’ils avaient empruntée, et une dernière, fermée. Je l’ouvris et, à pas feutrés, entrai sans un mot.

— Chris, nous sommes censés rester ici, me rappela Jude, ennuyée.

— Il est hors de question que je reste là sans rien faire, mais tu peux si tu le souhaites.

Tâtonnant sur le mur, je cherchais l’interrupteur. Une fois que je l’eus trouvé, j’appuyai dessus, ne m’attendant pas à découvrir un tel chaos. Ce qui avait dû être un bureau était cassé en deux, les étagères étaient couchées par terre et à moitié détruites. Les lampes brisées recouvraient le sol de morceaux de verres. Des fleurs fanées, souvenir d’un bouquet, reposaient dans un coin, à côté d’un tas de livres en piteux état. 

Jude, qui avait finalement pris la décision de me suivre, hurla.

Des bruits se firent entendre dans le couloir, et mes muscles se tendirent. L’armoire à glace et les deux autres arrivèrent, et l’inquiétude s’afficha sur leurs visages quand ils virent l’état de la salle.

— Ne vous ai-je pas conseillé de rester dans la pièce d’à côté ? s’enquit le premier.

— Je ne suis les ordres de personne, dis-je ; à bout de nerfs.

Il leva les yeux au ciel et, d’un geste, nous invita à sortir.

— Allons parler plus loin.

Nous nous dirigeâmes tous vers la salle principale, la bibliothèque habituellement ouverte au public, mais qui était à ce moment même fermée, comme l’indiquait le petit panneau « Closed » accroché à la porte. Sans perdre de temps, j’attaquai :

— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce qui se passe ? Et où est mon oncle ?

— Introuvable, se contenta de répondre l’armoire à glace. L’avez-vous vu ce matin ?

Je secouai la tête, tout comme Jude. Parfois, Oliver travaillait jusqu’à tard le soir. Je l’imaginais alors à demi endormi, plongé dans un livre. Il était assez fréquent que je ne l’aperçoive pas avant de partir en cours.

— Peut-être se trouve-t-il encore au château, proposa Jude.

— Nous avons sonné, personne n’a répondu.

— Vous pouvez vous téléporter, mais vous avez sonné à la porte ? lâchai-je.

Ça n’avait absolument aucun sens.

— Posséder de la magie ne fait pas de nous des gens impolis.

Voilà, il l’avait dit.

Magie.

Le mot que mon cerveau tentait tant bien que mal de repousser tout en cherchant, en vain, une explication plausible à tout ce remue-ménage.

— Quand est-ce que vous avez vu Oliver pour la dernière fois ? demanda la fille aux cheveux roses.

— Hier matin, dis-je. J’insiste, qui êtes-vous ?

Il était hors de question que l’interrogatoire ne se déroule que dans un sens.

— Je m’appelle Maddie, fit-elle, lui, c’est Jake, et le mec en noir, c’est Evan. Nous possédons une entreprise de conseil et sécurité magique. Un message de votre oncle nous est parvenu tôt aujourd’hui, il nous demandait notre aide, il souhaitait que l’on vous protège de n’importe quel danger. Et il a payé d’avance.

— Une entreprise de conseil et sécurité magique ? répétai-je, crispé.

Leurs paroles me donnaient l’impression qu’ils se fichaient de moi, quand bien même tout ce qui se déroulait depuis ce matin prouvait le contraire.

— Oui. Nous faisons partie de la communauté alternative, comme vous l’aurez compris, déclara Jake.

— Mec, je ne comprends pas un traître mot de ce que tu racontes ! lâchai-je en hurlant plus qu’autre chose. Tout ce que vous dites n’est qu’un charabia incohérent !

— Je suis plutôt d’accord avec lui, intervint Jude. Ce qui est rare, on devrait le noter quelque part.

Oui, car on avait que ça à faire de sortir une feuille pour prendre des notes. Bon sang, étions-nous sûrs de posséder les mêmes gènes ?

— Vous ne… savez pas ce que nous sommes ? questionna Jake, incertain.

— Des barges ?

Ses sourcils se froncèrent, il regarda la fille, et elle hocha la tête.

— Ils sont totalement paumés.

Merci, Sherlock, pour ton intervention !

— Donc, reprit Jake, si je vous annonce que la personne qui a essayé de vous tuer était manipulée par un souffleur, ça ne vous dit rien ?

Il le faisait exprès ou quoi ? Combien de fois allais-je devoir lui répéter qu’il me parlait chinois ?

— Non, mon pote, ça ne nous dit rien ! Depuis que je suis levé, rien ne me parle ! Ta communauté étrange est inconnue au bataillon, les souffleurs tout autant. Si je n’étais pas moi-même passé d’un endroit à un autre en une fraction de seconde, je serais actuellement en train de me foutre de ta tronche, tu captes ?

Au vu de son regard courroucé, il avait capté.

Après un soupir, Jake se tourna vers son amie.

— Occupe-t’en, je n’ai pas la fibre avec les gosses !

— Nous avons dix-huit ans, lui rappela Jude.

— Et tu n’en as que vingt-six, ajouta Maddie à Jake avec un léger sourire. Ce n’est pas une question d’âge, tu es seulement peu doué avec les gens.

Et ce n’était clairement pas le moment d’en discuter. Bon sang, n’avait-on pas des choses plus urgentes à passer en revue, comme le fait de retrouver mon oncle ? Ma colère était en train d’enfler. Soudain, la jeune femme aux cheveux roses plongea son regard dans le mien, puis m’offrit un beau sourire. Une seconde après, je me sentais apaisé.

Mes sourcils se froncèrent.

— C’était quoi, ça ?

— Un peu de calme pour réduire toute cette testostérone ! Maintenant, assieds-toi, « mon pote ».

Encore un peu perdu par mon brusque changement d’humeur, j’obéis et m’installai sur une chaise.

— Reprenons du début, poursuivit Maddie. Pour vous faire un rapide résumé, depuis des décennies coexistent en parallèle deux communautés. La vôtre, où tout fonctionne avec la mécanique et la technologie. Et la nôtre, l’alternative, où vivent différentes espèces que vous qualifieriez de « magiques ». Personnellement, je suis une empathe. Je ressens les émotions des gens et peux les modifier dans une certaine mesure. Jake, pour sa part, est un chronologiste. Il peut reculer ou avancer la chronologie de certaines choses, un acte bien pratique quand on a oublié de boire son café encore chaud !

— Je ne suis pas certain que cela soit l’exemple le plus impressionnant, se désespéra Jake.

D’un geste de la main, elle le fit taire.

— Votre oncle n’est pas totalement celui que vous pensez, poursuivit-elle. Il est bel et bien bouquiniste, oui, mais pas seulement pour les humains. La bibliothèque où nous sommes est scindée en deux. Cette partie où nous nous trouvons et que vous connaissez, et une autre qui est reliée à notre communauté. Oliver est au courant de tout, de votre monde comme du nôtre.

Donc l’homme avec qui je vivais depuis des années, habillé en mister Bean et qui avait plus de trombones que d’amis possédait, en fait, une double vie ?

— A-t-il… des pouvoirs ? s’enquit Jude.

Si la réponse était positive et qu’il osait me faire prendre le bus matin et soir alors qu’il pouvait se téléporter, j’allais cramer sa bibliothèque.

— Pour tout dire, je n’en sais rien, avoua Maddie. Pour ma part, je ne l’ai jamais rencontré.

Son regard curieux se posa sur Jake.

— Ce qu’il est ou ce qu’il n’est pas ne concerne que lui. Vous n’aurez qu’à lui poser la question quand nous l’aurons retrouvé.

Un humain qui travaillait pour des êtres magiques… Moi qui m’étais toujours demandé comment il avait bien pu s’acheter un château, voilà qu’un semblant de réponse naissait dans mon esprit.

— Ça ne nous dit pas quel est le rapport avec nous, fit remarquer Jude. Ni où il se trouve en ce moment même.

— Votre oncle détient beaucoup d’informations, intervint Evan d’une voix grave. Peut-être que quelqu’un veut des explications que lui seul possède et qu’ils l’ont emmené pour les lui soutirer.

Lui, je le mettais dans l’équipe des gens qui voyaient le verre à moitié vide.

— Ou alors, il est juste parti passer la journée ailleurs, tempéra celle aux cheveux roses.

— Sans prévenir personne et en nous payant pour prendre soin de ses neveux ?

— J’étais en train d’essayer de rassurer lesdits neveux, Evan ! Ils ne connaissent rien de nous ou de notre communauté, ne viens pas les effrayer.

Il fronça les sourcils comme si ce qu’elle racontait n’avait aucun sens.

— Nous ne sommes pas là pour les dorloter. Vu ce qu’il s’est passé ce matin, ils nous cachent quelque chose. Dire qu’ils ne connaissent rien alors qu’ils ont arrêté une balle en plein vol, désolé, mais ce n’est pas possible.

— Nous n’avons rien fait du tout ! déclarai-je.

— Ce n’était pas nous, et il n’y avait personne d’autre, intervint Jake.

— Donc le fait que vous ne possédiez pas d’explication nous rend coupables ? m’exclamai-je. Sympa. Heureusement que vous ne faites pas partie de la police.

En temps normal, dans une telle situation, j’aurais hurlé. Mais Maddie ne laissa pas la colère m’envahir de nouveau. N’y avait-il pas des lois qui leur interdisaient d’agir sur autrui sans leur permission ?

— Oliver nous aurait prévenus si les jumeaux étaient comme nous, déclara Maddie. Nous sommes là pour les protéger, et non pour nous méfier d’eux. S’ils sont liés à cette histoire, cela m’étonnerait qu’ils en soient responsables. Je sens leurs émotions, ils sont perdus, en colère et apeurés. Faites un effort.

Elle avait beau être petite et donner l’impression de ne pas pouvoir faire de mal à une mouche, les deux hommes hochèrent la tête après sa remontrance. Comme quoi, les muscles ne faisaient pas tout.

— Rendons-nous au château, proposa Jake. Peut-être que votre oncle sera rentré et qu’il aura des choses à nous dire.

Il s’avança et enroula ses énormes bras autour de Jude et moi. Maddie avait pris la main de ma sœur et celle d’Evan. Quand il s’approcha, je sentis l’odeur de fumée qui le recouvrait. D’où venait-elle ? Je n’eus pas le temps de poser la question que nous disparûmes à nouveau, laissant seulement dans la bibliothèque le souvenir de notre venue.

 

 

3

Jude

Mon estomac remonta dans ma poitrine à l’instant même où nous apparûmes dans le bureau de mon oncle. Mes bras s’emparèrent sans attendre de la poubelle, et je vomis tripes et boyaux sans parvenir à m’arrêter.

— Il faut parfois un temps d’adaptation pour l’exportation, me rassura Jake.

Mais Chris lui n’était pas malade. Vraisemblablement, il n’avait pas hérité de mon mal des transports.

Le bureau d’Oliver se trouvait dans l’une des pièces rondes de la tour et était joliment décoré. Tout dans cette pièce était très aristocratique. La plupart des meubles devaient coûter une petite fortune. Il y avait des étagères réalisées sur mesure, totalement imbriquées dans les cloisons circulaires. Tant d’efforts pour de simples étagères… Mon oncle en mettait partout, dans le salon, dans les chambres… On avait de la chance de ne pas en avoir dans les salles de bains.

La plupart des murs de la demeure étaient restés tels qu’ils étaient au départ, tout comme le sol, les cheminées en pierre ou en marbre. Mais fort heureusement, des aménagements avaient quand même été faits pour rendre ce bâtiment moins… froid, impersonnel, et, si je puis dire, ringard. Quelques tapisseries tape-à-l’œil avaient été recouvertes d’un coup de peinture dans les pièces où nous passions le plus de temps, des voiles avaient été mis en remplacement des longs rideaux en velours, et du mobilier neuf remplaçait celui de style Louis XV, Louis Philippe ou je ne sais encore quel autre Louis.

— Nous allons faire un tour, déclara Jake, voir si nous trouvons votre oncle, et si personne ne rôde dans le coin.

Il nous demanda ensuite de rester où nous étions, avec un coup d’œil plus qu’appuyé. Maddie demeura avec nous, une bonne manière de nous surveiller. Les deux hommes s’en allèrent et nous attendîmes un long moment sans rien dire et sans rien faire.

Je finis par pousser un soupir. Comment diable ma matinée avait-elle pu se transformer ainsi ? J’avais du mal à croire à tout ce qu’il m’arrivait. J’avais l’impression d’être l’actrice principale d’un mauvais film. Où diable était mon oncle ? Tant de questions se bousculaient dans ma tête, et il était le seul à détenir les réponses. Allait-il me les cacher encore une fois comme il le faisait à chaque fois que je l’interrogeais sur mes parents ? Allais-je rester dans le flou à nouveau ?

Chris s’affala dans le fauteuil. Moi, je me mis à faire les cent pas dans la pièce, observant Maddie qui faisait la même chose.

Ses doigts effleurèrent le drap blanc qui recouvrait en grande partie un miroir sur pied. Elle l’ôta d’un geste souple, et je pus contempler ce qu’il dissimulait. La glace était étrangement en parfait état. Je la pensais vieille, peut-être brisée, mais non. Elle était étincelante, réfléchissant la lumière de la fenêtre en petits points brillants sur les murs. L’encadrement était fait de moulures décorées de feuilles d’or.

Mon reflet me parvint, et tout en moi me parut différent. Alors que je me trouvais la plupart du temps banale et sans grand intérêt, je me vis pour la première fois d’une autre manière, comme par les yeux d’une personne étrangère. J’étais belle, j’avais la tête haute, les épaules droites et le regard franc. Mes cernes violets s’étaient évanouis, mes iris verts étaient emplis de mystère, et je souriais. Depuis quand n’avais-je plus souri ?

Maddie posa à nouveau le drap sur le miroir qui me renvoyait à celle que je n’étais pas. Je secouai la tête, espérant que toute cette situation étrange et effrayante me sorte de l’esprit.

Elle se dirigea ensuite vers la malle de mon oncle. Je m’étais déjà interrogée sur son contenu. Le fait qu’il y mette un aussi gros cadenas avait piqué ma curiosité.

— Savez-vous où se trouve la clé ? demanda Maddie.

— Derrière le tableau, énonçâmes Chris et moi.

Nos regards se croisèrent. Cela faisait très cliché, les jumeaux parlant d’une même voix, mais ce n’était pas ce qui me préoccupait le plus. Je savais pourquoi j’avais sorti cette phrase. Depuis tout petit, mon père cachait toujours les clés derrière des peintures. Je m’étais dit qu’il y avait une infime chance pour que mon oncle fasse pareil vu qu’une toile était accrochée juste au-dessus. Ce que je me demandais, c’était pourquoi Chris avait lâché la même chose. Notre mère le faisait-elle aussi ?

Maddie s’approcha du tableau au-dessus du coffre et découvrit une clé dorée en dessous, comme nous l’avions prédit.

Elle s’accroupit sur le parquet, introduisit la clé dans la serrure, tourna quelque peu son poignet et le mécanisme se débloqua avec un cliquetis. Elle souleva ensuite doucement le couvercle.

L’exclamation qu’elle poussa m’incita à la rejoindre. Elle prit dans ses mains une planche de bois. Des chiffres et des nombres y étaient inscrits à l’encre noire. Dans le coffre, se trouvaient aussi de grandes bougies blanches.

Un courant d’air froid profita de ce moment pour me frôler la nuque.

Quelqu’un voudrait-il bien prévenir le scénariste de ma vie que je n’étais pas l’actrice d’un film d’horreur ?

— C’est une planche de ouija, déclara Maddie. On s’en sert pour communiquer avec les esprits, et je crois bien que l’un d’eux rôde dans le coin…

Car c’était ce qu’il nous manquait, bien évidemment. Avoir un meurtrier à nos trousses et un oncle aux abonnés absents n’était clairement pas suffisant. Non, autant rajouter un fantôme. Après tout, plus on est de fous, plus on rit !

— Comment ça marche ? s’enquit Chris avec intérêt.

Je le vis regarder cette plaque de bois comme si c’était la septième merveille du monde et je compris rapidement pourquoi. Elle était réputée pour aider à contacter des êtres chers passés dans l’au-delà, et il y en avait au moins deux sur notre liste. Nos parents pourraient-ils répondre à nos questions ? Étaient-ils quelque part ? Est-ce que l’un d’eux traînait dans le château ?

— Il faut se concentrer, mettre ses doigts sur l’indicateur et poser une question simple dont la réponse ne peut être que oui ou non, expliqua l’empathe. Votre oncle contactait sans doute quelqu’un. On doit en parler à Jake et Evan. Peut-être que tout est lié.

Nous acquiesçâmes silencieusement, chacun dans nos pensées. Maddie s’approcha à grands pas de la porte, la planche sous le bras. Elle essaya d’en ouvrir la poignée, mais celle-ci refusa de céder. Tout à coup, les murs se mirent à trembler, et le ouija fila comme une fusée par terre, au milieu de la pièce.

Je regardai Maddie, les bras ballants. Ses yeux étaient grands ouverts, tout comme sa bouche. Son expression peu rassurée commençait à m’angoisser. Qu’était-il en train de se passer, encore ?

Soudain, les livres de la bibliothèque jaillirent de leur emplacement pour voltiger dans les airs. Puis la lampe de bureau suivit le mouvement.

Nom d’un chien, cette journée allait-elle aller de mal en pis ?

— Bon, je crois que l’esprit veut nous parler et qu’il ne nous laissera pas sortir avant que cette affaire ne soit réglée, grimaça Maddie. S’il y a une chose à savoir sur eux, c’est qu’ils sont très têtus ! Je vais m’en charger, vous, restez sur le côté gentiment, on n’a pas besoin que vous finissiez possédés par un esprit malin.

Et si c’était elle qui se retrouvait possédée, comment ferait-on ? Devait-on se protéger avec des croix et de l’eau bénite ? On n’avait pas d’eau bénite ! Ni de croix d’ailleurs. La seule arme qu’il était possible de trouver dans cette maison, c’était un couteau, et encore, ils avaient tous des bouts ronds. Et puis, vu que nous étions enfermés, je n’avais aucun moyen de m’en procurer un. Si Maddie se faisait posséder par un esprit, on était morts. Comme si celle-ci avait entendu mes interrogations, elle nous lança :

— Bien entendu si je commence à délirer, à avoir les yeux noirs ou à vous menacer avec une bougie, vous partez en courant. En espérant que la porte s’ouvrira. Puis vous sortez de ce château.

Je n’avais jamais été aussi effrayée par une bougie.

— Oh, dernière chose, au cas où ça tournerait au vinaigre, il faut clôturer une séance de spiritisme avec le mot « au revoir ». Sans ça, l’esprit s’autorise à rester et personne ne le souhaite, croyez-moi.

Maddie marcha jusqu’au centre de la pièce, puis s’assit en tailleur, la planche de ouija devant ses mains et l’indicateur triangulaire n’attendant qu’elle. Elle plaça les bougies en cercle et les alluma avec un briquet que Chris avait récupéré au-dessus de la cheminée. Son regard sérieux nous imposa ensuite le silence.

Ses yeux se fermèrent avant de s’ouvrir à nouveau, résignés. Ses doigts se posèrent sur le triangle en bois, mais rien ne se passa. Les secondes défilèrent, et elle ne prononçait toujours aucun mot. Puis elle finit par énoncer la question la plus désespérante que j’avais jamais entendue :

— Esprit, es-tu avec nous ?

Un autre jour qu’aujourd’hui, j’aurais été moqueuse. Mais vu tout ce qui se déroulait depuis ce matin, je décidai de rester sérieuse.

Les doigts de Maddie se mirent à trembler et son visage se crispa en une grimace angoissée. Ses mains avancèrent sur la planche de bois, emmenant l’indicateur sur la réponse de l’esprit. Oui. Mon cœur commença à battre contre mes tempes, mon attention se braqua sur ce mot si banal. Je ne l’aurais sûrement jamais quitté des yeux si je n’avais pas entendu un cri étouffé venant de celle qui nous avait prévenus que les choses pouvaient mal tourner. Je levai mon visage vers elle, et mon regard fut attiré par sa seconde main, posée contre son abdomen. Maddie se mordait les lèvres, ses prunelles étaient larmoyantes, et son pull s’assombrissait dans une drôle d’auréole. Instinctivement, je m’approchai d’elle et avisai sa blessure. Je lui demandai ce qui lui arrivait, mais seul un gémissement me répondit. Ses doigts sur l’indicateur commencèrent à glisser. J’attrapai sa main d’un geste vif et puissant avant de l’éloigner puis, sans réfléchir, j’y posai la mienne.

— Qu’est-ce que tu fous ? m’interrogea Chris qui avait débarqué aux côtés de Maddie.

Du sang recouvrait son tee-shirt. Ses traits étaient figés en une expression de douleur et ses yeux étaient emplis de larmes.

Mes doigts bougèrent et mon regard effleura la planche de ouija. L’indicateur se mouvait sans que j’y fasse quoi que ce soit. Les lettres qu’ils pointaient formaient le prénom de mon jumeau.

— Chris !

Je me tournai vers son visage décontenancé.

L’esprit retournait inlassablement sur le C avant de continuer avec les autres lettres.

Chris hésita.

— Et si c’était… notre mère ?

J’avais eu du mal à sortir ces mots. Comme si ces paroles ne pouvaient être vraies. Dans ma tête, même si nous partagions notre ADN, nous avions des parents différents. Je ne parvenais toujours pas à réaliser que la mère avec laquelle il avait grandi était aussi la mienne. Qu’elle m’avait portée dans son ventre et qu’elle m’avait abandonnée.

Chris avança prudemment, contournant les bougies dont les flammes virevoltaient sournoisement. Il s’assit en face de moi, puis approcha sa main jusqu’à ce que ses doigts tremblants touchent les miens.

Là, tout partit en sucette.

Les lumières s’allumèrent toutes, de la lampe de bureau aux appliques murales, avant d’exploser en un vacarme fracassant. Puis ce fut au tour de la fenêtre de se briser en mille morceaux. Les éclats de verre tombèrent sur nous comme des gouttes de pluie. Mon seul réflexe fut de fermer les yeux, mais ce n’était pas cela qui allait nous protéger pour autant. Alors que mes paupières restaient closes, j’entendis un chuchotement envahir mes oreilles, un frisson remonta le long de mon dos. Je ne distinguai pas tout ce que l’on me disait, mais je perçus une musique et un « libérez-moi ! » prononcé d’une voix sourde et lointaine.

Je rassemblai mon courage et ouvris les yeux. Le vent avait pénétré la pièce, les livres persistaient dans leur danse macabre au-dessus de nos têtes, alors que le lustre tanguait de gauche à droite comme une vieille horloge. Mes doigts se déplacèrent à nouveau et mon regard suivit ce mouvement avec une grande prudence. Cependant, ce n’était pas l’esprit qui le commandait, c’était Chris. Il fit ce que je m’apprêtais à faire. Ensemble, nous bougeâmes l’indicateur vers moi, et nous le disposâmes sur « Au Revoir ».

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